Podcast : Les enfants du bruit et de l’odeur

J’ai eu l’immense plaisir d’avoir été interviewée par Prisca, de l’équipe « Les enfants du Bruit et de l’Odeur » pour le premier épisode de la saison 2. Nous avons parlé de Menace du stéréotype et de l’impact négatif des stéréotypes, des préjugés et du racisme sur les enfants.

Comment, en tant qu’adulte/parents, parler du racisme avec les enfants et leur donner les armes pour dépasser ces situations ? Comment, en tant qu’enseignant.e, nous impactons la performance de nos élèves en raison de nos préjugés, souvent inconscients ? Quels impacts ont les Role Models sur nos représentations ?

Toutes ces questions sont développées dans l’épisode. Il est disponible sur toutes les plateformes d’écoute et sur Spotify.

N’hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé en commentaires.

Bonne écoute !

Interview pour Doctissimo : Impact psychologique du racisme

J’ai eu le plaisir et l’honneur d’avoir été interviewée par Morgane Garnier , journaliste chez DOCTISSIMO, sur l’impact psychologique du racisme.

Nous avons parlé des micro-aggressions, de la charge raciale, de la menace du stéréotype, du harcèlement discriminatoire, de leurs impacts et des pistes de solution. 

L’article complet ici : https://www.doctissimo.fr/psychologie/bien-avec-les-autres/harcelement-moral/impact-psychologique-racisme

Bonne lecture ! 

Interview pour Marie Claire

J’ai eu le plaisir d’avoir été interviewée par Gwendoline Gaudicheau du Magazine Marie Claire sur les conséquences psychologiques du racisme.

L’article intitulé « Les conséquences sous-estimées du racisme sur la santé mentale de ceux qui le subissent » est disponible ici.

Bonne lecture !

Qui est Blanc ? Qui est Noir ?

Qui est Blanc ? Qui est Noir ?

Drôle de question n’est-ce pas ?

L’actualité de ces derniers jours avec la mort de George Floyd aux Etats-Unis a remis au devant de la scène la thématique du racisme. Les bavures policières sont encore trop nombreuses là-bas et ici aussi en France même si on ne veut pas se l’avouer.

L’émotion grandi, les thématiques s’entrechoquent. On pense à l’Histoire : esclavage et colonisation, néo-colonisation. Aux inégalités, préjugés et discriminations avec lesquelles nous n’avons pas encore fini.

Noirs, Blancs, Asiatiques, Maghrébins sont des catégories que l’on utilise comme si ça allait de soi. Alors que non.

Revenons à la base : Qui est Noir ? Qui est Blanc ?

Mais d’abord…

Qu’est-ce que le racisme ?

Le racisme est une idéologie basée sur deux postulats :

  • Les races sont biologiques : il y aurait des différences fondamentales et essentielles entre les êtres humains qui nous permettraient de les catégoriser en différentes races. Les Blancs (les Européens), les Noirs (Les Africains), les Jaunes (les Asiatiques) et les Rouges (les Amérindiens).
  • Les races sont hiérarchisées : il y aurait un ordre entre ces « races » où les Blancs sont placés en haut de l’échelle (ils sont plus beaux et plus intelligents), les Noirs sont tout en bas de l’échelle (plus moches, moins intelligents et autres considérations négatives). Et au milieu, les autres.

Cette idéologie raciste influence la manière de penser et d’interagir les uns avec les autres. Les races n’existent pas. Ce sont des croyances fabriquées de toutes pièces à l’aide d’arguments scientifiques douteux.

Est raciste quelqu’un qui croit que les Blancs sont supérieurs aux autres. Ainsi, le « racisme anti-blancs » n’existe pas. Ce qui ne veut pas dire que la haine des Blancs n’existe pas et que les Blancs ne subissent pas d’injustices en raison de leur couleur de peau. Cela signifie juste que ce concept de « racisme anti-Blancs » est un non-sens.

Aujourd’hui, notre société a évolué officiellement sur ces sujets car le terme de « race » ne fait plus référence à des différences biologiques mais à des catégories sociales. Les Noirs, les Blancs, les Maghrébins, les Asiatiques, sont des « catégories raciales » au sens sociologique du terme car elles nous permettent de décrire des phénomènes de société.

Mais donc, qui est Noir ? Qui est Blanc ?

Considérations Physiques

Pour répondre à cette question, je citerais la réponse de Pap Ndiaye, « Est Noir celui qui est considéré comme tel » (La condition noire, 2008). Est Blanc celui qui est perçu comme tel. Car en réalité, la perception de l’autre est fondamentale dans les conséquences que cette catégorisation implique dans notre vie.

Il y a évidemment des considérations physiques. Un Noir est une personne ayant des origines proches ou lointaines avec l’Afrique sub-saharienne. Un métis, même très clair, sera toujours considéré par les autres comme étant Noir. Des métisses très clairs peuvent aussi, volontairement ou non, se faire passer pour des Blancs, c’est le White Passing.

La nature des cheveux, la forme du nez, le degré de mélanine dans la peau, toutes ces données nous influencent quand nous regardons quelqu’un. Nez épaté, cheveux crépus, couleur de peau foncée, c’est un.e Noir.e ; Nez fin, cheveux lisses et blonds, couleur de peau très claire, c’est un Blanc. Entre ces deux phénotypes, vous avez toutes les nuances possibles et imaginables.

Un Noir très clair peut passer pour Blanc, un Blanc très foncé peut passer pour Noir. Un Noir albinos ? La forme de son nez me dira si c’est un albinos africain ou un albinos européen. (pour en savoir plus, lire « Qu’est-ce qu’un Noir ? », Thèse de Doctorat R. KA, pp. 147-157)

Considérations psychologiques

Psychologiquement, vous avez le droit de vous percevoir comme appartenant à l’un ou à l’autre. Une personne métisse peut se voir comme blanche aussi bien qu’elle peut se voir comme noire. Une personne noire foncée de peau, a le droit de ne pas se reconnaître dans la catégorie Noirs.

Mais être catégorisé comme Blanc ou Noir n’implique pas la même chose. En France ou en Occident en général, les Blancs sont majoritaires. Ils se pensent donc comme étant « la norme ». Les Blancs jouissent de privilèges dont ils n’ont pas conscience. Quand vous êtes Blancs, vous pouvez aller à peu près où vous voulez, fréquenter les lieux que vous voulez, habiter où vous voulez si vos moyens financiers vous le permettent, aller en vacances où vous voulez. Vous n’avez jamais à parler au nom des autres Blancs car vous ne les représentez pas. Vous n’appréhendez pas un contrôle de police car votre vie n’est pas en danger à ce moment-là.

Quand vous êtes Noir en France, vous savez qu’à votre groupe sont associés des stéréotypes et des préjugés négatifs. C’est à dire des croyances sur vos traits de personnalité, vos compétences, vos moeurs. Même si vous ne vous sentez pas Noir, comme vous savez que l’autre vous perçoit comme tel, cela influencera votre comportement. Vous ne pouvez pas décider d’habiter où vous voulez, car soit votre dossier sera rejeté (discrimination), soit vous n’allez même pas tenter de faire votre demande de logement pour ce quartier-là (auto-censure).

En tant que Noir, vous savez que vous ne pouvez pas aller en vacances n’importe où dans le monde, il y a des pays très racistes et vous risquez d’être agressés. Vous ne pouvez pas entrer dans tous les endroits, toutes les boîtes de nuits, les tous les restaurants, car vous risquez d’être mal reçus dans certains ou carrément de ne pas être autorisés à entrer dans d’autres.

En tant que Noir, on attend de vous d’être irréprochable car au moindre faux pas, c’est tous les Noirs qui seront mal perçus.

En tant que Noir, surtout si vous êtes un jeune homme, vous avez peur au vu de la police. Vous avez 20 fois plus de chances qu’un jeune homme Blanc d’être contrôlé, de subir une garde à vue, d’aller en prison, de mourir.

Considérations économiques et sociales

Noirs et Blancs diffèrent physiquement. Noirs et Blancs diffèrent psychologiquement. Noirs et Blancs diffèrent économiquement et socialement.

Economiquement car les théories racistes au départ avaient des objectifs purement mercantiles. La période de l’esclavage transatlantique avait pour objectif d’enrichir les grandes puissances européennes en faisant travailler gratuitement des générations d’hommes et de femmes tout droit arrachés d’Afrique, pendant 400 ans.

Ces différences économiques se répercutent jusque aujourd’hui. Car l’héritage patrimonial se transmet de générations en générations. L’accès à l’emploi, aux prêts bancaires, à la propriété etc. est aussi influencé par le racisme et les discriminations, en plus du poids de l’Histoire. Il en résulte une population blanche économiquement plus avantagée que la population noire qui vit en Occident (Europe et Amériques).

Socialement aussi. L’accès à l’éducation, aux postes à hautes responsabilités et prestigieux, à l’ascension sociale, aux quartiers favorisés. Tout est influencé par ces distinctions raciales de départ. Attention, je ne dis pas que tous les Blancs sont riches et privilégiés et que tous les Noirs ne le sont pas. Il y a des Blancs pauvres aussi comme il peut y avoir des Noirs riches.

Mais quand on regarde l’échiquier racial/social ; les Noirs sont beaucoup plus souvent dans la case « pauvres et de catégorie sociale défavorisée » que les Blancs. Il y a donc de réelles conséquences à ces catégorisations raciales et sociales.

Pour finir, je dirais que l’important sur ces sujets, c’est de s’informer et de savoir que des différences existent, qu’elles sont systémiques (c’est tout le système actuel qui a été construit ainsi) et que pour les changer, il faut que chacun d’entre nous fasse un travail de déconstruction.

Soyons vigilants et bienveillants les uns avec les autres, car nous sommes tous héritiers d’un système que nous n’avons pas construit.

Pour aller plus loin :

D. Fassin et E. Fassin, « De la question sociale à la question raciale » (Ed. La découverte, 2009)

Kiffe ta race, épisode 27, « Check tes privilèges blancs » avec Eric Fassin

Robin DIANGELO, « White fragility – Why it’s so hard for white people to talk about race » (Beacon Press, 2018).

Vous avez sûrement subi un harcèlement discriminatoire sans le savoir

Les blagues sur vos origines, vous avez horreur de ça. Pourtant, aujourd’hui vos collègues ont prit l’habitude d’en faire constamment. Au début, vous étiez gêné.e et vous avez souris, vous ne saviez pas comment répondre. Vous y avez même peut être contribué, vous avez fait une blague ou deux pour montrer que vous n’avez pas de problème avec ça, pensant que ce serait passager, anecdotique. Vous avez le sens de l’humour, une petite blague, ça ne fait pas de mal.

Mais petit à petit, ils ont prit la confiance. Ils insistent. Tous les jours, au moins une remarque, une réflexion et ils vous disent que c’est « juste une blaaaague ! ».

  • « Regarde j’ai bien bronzé, je suis aussi noir que toi ! »
  • « Toi tu dois pas avoir froid, vu tes origines »
  • « Tu es sûre que t’es pas malienne toi ? tu as beaucoup de famille ? »
  • « Je suis sûre que tu vas vouloir manger au KFC toi » 

Vous vous sentez de plus en plus mal à l’aise. Ce n’est plus drôle. Ce n’est pas drôle.

  • « Tu ne sais pas lire l’arabe ? t’es pas une vraie marocaine toi ! »
  • « Ne t’approche pas de la chinoise, tu vas attraper le virus !»

Vous leur avez demandé d’arrêter. Gentiment, au début. Puis fermement. Il n’y a eu aucun effet. Vous décidez d’en parler à votre manager. Il/elle vous dit que vous être trop susceptible, que vous n’avez pas le sens de l’humour.

« Si tu réagis comme ça, c’est que tu dois avoir d’autres problèmes personnels en ce moment non ? ». Vous attendiez une autre réponse de sa part.

Le temps passe et il ne se passe rien. Vos collègues continuent et vous vous sentez de plus en plus mal à l’aise. Vous vous isolez. Vous leur parler de moins en moins. Vous ne leur dites plus bonjour. Vous ne déjeunez plus avec eux.

Là, bizarrement, votre manager s’inquiète. Il/Elle vous convoque et insinue que c’est VOUS le problème

« Tu comprends, ce n’est pas possible de travailler avec quelqu’un qui ne respecte pas les bases de la politesse!« . Vous vous sentez incompris.e.

De VICTIME vous passez à COUPABLE.

Si vous vous reconnaissez dans cette situation, vous êtes victime de harcèlement discriminatoire.

Le harcèlement discriminatoire : définition

Si vous vivez en France, vous savez que dans notre pays, nous avons beaucoup de mal à ouvertement aborder les questions qui sont en lien avec les origines. Quand il s’agit de nommer et de décrire les discriminations raciales aux USA, il n’y a pas de problème, mais ici, nous ne voyons pas les couleurs car nous sommes un pays universaliste (cf. Article 1 de la Constitution: « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion » ).

Quoi qu’il en soit, la notion de harcèlement moral discriminatoire existe. Elle précède même les notions de harcèlement sexuel et de sexisme, qui contrairement à la question de l’origine, ont été fortement développées et sur lesquels il y a eu beaucoup de communication.

Le harcèlement discriminatoire est considéré par le Défenseur des Droits comme une forme de discrimination qui est définie comme :

« Tout agissement lié à [un motif prohibé], subi par une personne et ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte à sa dignité ou de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant ». Art. 1 de la loi n°2008-496 du 27 mai 2008. 

Ainsi, pour être qualifiée de discrimination, la situation doit réunir 3 éléments :

  • Un agissement à l’encontre d’une personne salariée ou agent public
  • Lié à un motif prohibé par la loi (il y a actuellement 25 critères de discriminations dont l’origine)
  • Qui a pour objet ou pour effet de porter atteinte à la dignité ou de dégrader l’environnement de travail

De quels agissements parle-t-on ?

Les agissements peuvent être de l’ordre du verbal ou du non verbal (exemple: mettre une peau de banane sur votre casier ; coller sur votre bureau une publicité liée au SIDA). Les actes verbaux sont souvent sous forme de blagues (mais pas seulement) à caractère racistes, directement ou indirectement liées à l’origine (ethnique, sociale, culturelle, religieuse).

C’est aussi agir différemment avec une personne en raison de son origine, l’humilier devant tout le monde. C’est là où c’est discriminatoire car c’est un traitement inégal en fonction des origines. Ce que l’on vous fait, on ne le fait pas à d’autres.

Pour qualifier une situation de harcèlement discriminatoire, un acte unique peut suffire. C’est à dire que dès la première blague raciste ou liée à votre origine, vous pouvez porter plainte. Mais comme vous n’avez jamais entendu parler de harcèlement discriminatoire, vous continuez à supporter.

L’auteur de ces actes peut être n’importe qui dans votre entourage professionnel : collègue, supérieur hiérarchique, subordonné, personne extérieure. Cette personne exerce une pression sur vous et crée un rapport de domination.

Et quid de l’origine de la personne ?

Étonnamment, les actes peuvent provenir de personnes blanches comme de personnes qui ont des origines extra-européennes. De ce que j’observe, cela arrive très souvent. Ne croyez donc pas que le fait que votre collègue soit Noir.e/ Maghrébin.e/Asiatique/Métisse comme vous, vous protégera contre ce type de comportement. Ces personnes vont accentuer la différenciation avec vous pour montrer aux autres qu’ils/elles sont différent.e.s.

Autre point très important : l’intention de l’auteur ne compte pas. C’est pour cela qu’il/elle se justifiera en disant : « c’est juste une blague », « tu n’as pas le sens de l’humour » ou « ne le prend pas personnellement« . La loi précise bien qu’il s’agit d’un agissement « qui a pour objet ou pour effet de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant ». Donc soit l’objectif est de vous offenser, soit la conséquence est que vous vous sentez offensé.e.

Ce qui compte c’est la manière dont VOUS percevez les choses. Si cela vous offense, c’est offensant. Si vous vous sentez humilié.e, c’est humiliant. POINT.

Quelles conséquences ?

Pour qualifier votre situation de harcèlement moral discriminatoire, il est important d’évaluer l’impact que ces actes (répétés ou non) ont sur vous. Il faudra donc évaluer s’il y a une dégradation de votre environnement de travail ou tout simplement de votre bien-être au travail. 

Exemple de conséquences que vous pouvez rencontrer :

  • Stress et anxiété (boule au ventre en allant au travail)
  • Alimentation (manque d’appétit / hyperphagie)
  • Sommeil modifié
  • Impact sur vos relations avec vos collègues / votre entourage
  • Confiance en vous 
  • Manque d’efficacité 
  • Retards au travail
  • Absences / Arrêts maladie 
  • Isolement 
  • Évitement de certaines personnes etc.
  • Etc.

Si vous êtes dans cette situation, sachez que votre employeur a l’obligation de sécurité et de prévention de ce type de situation. S’il manque à ses obligations, il peut être puni par la loi (voir la jurisprudence ici).

Pour info concernant les sanctions : La discrimination est punie de 3 ans de prison et 45 000 euros d’amende au pénal et le harcèlement moral est puni de 2 ans de prison et 30 000 euros d’amende au pénal.

Quelles sont vos solutions ?

  1. Premièrement rassurez-vous, vous n’êtes pas seul.e !! Ce que vous vivez a un nom, c’est du harcèlement discriminatoire et c’est puni par la loi.
  2. Consignez par écrit tout ce qui se passe et se dit : imprimer et conserver les échanges d’e-mail ; noter avec précision tout ce que dit la personne (date, heure, qui a dit quoi, témoins).
  3. Enregistreles conversations, si possible : cela peut ne pas être recevable par la justice mais peut vous être utile pour consigner les preuves.
  4. Informez votre supérieur hiérarchique : il a l’obligation d’agir immédiatement, de faire cesser les faits et de les sanctionner ; de vous orienter vers les bons interlocuteurs (RH, médecine du travail, cellule discrimination) et informer les instances représentatives du personnel.  
  5. Dans la mesure du possible, continuez à travailler normalement : que personne ne puisse vous reprocher quoi que ce soit de ce côté-là.
  6. Si votre employeur n’agit pas ou ignore votre demande : menez une action auprès du Défenseur des Droits.
  7. Faites-vous accompagner : psychologiquement (contactez-moi) ; prenez conseils auprès d’un.e avocat.e.

Prenez soin de vous.

Un psychologue noir pour les Noirs ?

Faut-il un psychologue noir pour traiter les patients Noirs ?

Cette question peut paraître étonnante, mais j’ai été amenée à me la poser assez récemment. Avant d’ouvrir mon cabinet, je n’avais pas vraiment mesuré l’impact de ma personne ni de mes origines sur les potentiels patients. J’avais plutôt envie de me rapprocher des gens et de leur apporter une aide individuelle. Je voulais travailler avec toute personne ayant besoin d’aide, sans distinction de genre et surtout sans distinction ethnique.

Aujourd’hui, et quasiment chaque jour depuis un an, des personnes m’appellent et me disent directement: « Je vous contacte car je suis à la recherche d’une psychologue noire et on m’a suggéré votre nom« . Pourquoi cet attrait soudain pour les psychologues noirs ? Ou plutôt, pourquoi cette recherche spécifique d’un psychologue noir quand on est Noir ?

Comme je le raconte dans l’épisode 31 de Kiffe ta race « le coût mental du racisme« , quand j’ai commencé mes études de psychologie, j’avais l’impression que très peu de personnes noires connaissaient ce domaine. D’ailleurs, mes parents non plus ne connaissaient pas cette profession et personne dans mon entourage proche ou lointain n’avait fait d’études en psychologie. Les personnes noires que je côtoyais avaient l’habitude de dire que la psychologie « ce n’est pas pour nous« , « c’est pour les Blancs » ou bien « c’est pour les riches » ou « c’est pour les fous« . Aujourd’hui, j’ai l’impression que le sujet s’est un peu plus démocratisé.

Alors oui, d’un côté je dirais qu’il y a cette démocratisation de la profession au sein de la population noire et de moins en moins de honte à aller consulter un psychologue. Mais cela n’explique pas pourquoi demander spécifiquement un psychologue noir ? Pourquoi éthniciser la question ?

Voici quelques pistes de réponses issues de mes réflexions et de ce que je vois au quotidien :

  • Le refus de la violence du déni

Certaines personnes noires m’ont rapporté de mauvaises expériences avec des psychologues blancs. Beaucoup m’ont raconté avoir fait face au déni lorsqu’ils/elles ont raconté des situations de racisme ou de discriminations. Ils ont entendu des réflexions du type : « Vous vous faites des idées » ; « Il ne faut pas voir le mal partout« . La réalité de l’expérience du racisme ou de la discrimination est complètement remise en question. Ce qui est vécu comme une violence supplémentaire et non nécessaire.

D’autres personnes rapportent des questionnements totalement décalés qui révéleraient la totale méconnaissance des réalités culturelles. Exemple : « Il faut dénoncer vos parents et porter plainte contre eux« . Ainsi, le simple fait que le patient soit Noir et le psychologue Blanc, est une situation qui peut créer des barrières. Les patients noirs se disent qu’avec un psychologue noir, ils auraient moins de chances de faire face à ce déni qu’ils considèrent comme non nécessaire et surtout en totale contradiction avec leur désir d’aller mieux.

  • Un psychologue noir serait gage d’une meilleure compréhension

Il existerait effectivement un lien très fort entre origine ethnique du patient et origine ethnique du thérapeute. Les patients noirs présupposent qu’avec un psychologue noir, la communication serait plus facile, plus fluide, qu’il y aurait moins de choses à expliquer, à décortiquer. Et ce, même si le psychologue noir en question n’est pas spécialiste des questions de stéréotypes, de racisme ou de discriminations. Sa simple qualité de femme ou d’homme noir.e suffirait à les apaiser.

Cette connexion entre patient et thérapeute permettrait ce qu’on appelle une alliance thérapeutique. C’est à dire ce lien supplémentaire, indépendant de l’efficacité des méthodes utilisées, qui permettrait au patient d’aller mieux. Ce lien correspond par exemple à la confiance que le patient a envers son thérapeute, le degré de liberté qu’il ressent pour s’exprimer sur tel ou tel sujet, le sentiment de ne pas être jugé. Demander un thérapeute noir quand on est Noir, c’est quelque part être conscient de l’importance de cette alliance thérapeutique.

« J’ai déjà été suivie par un psychologue blanc. Et je sentais que je me censurait. Je ne pouvais pas tout lui dire. Je ne sais pas l’expliquer, mais je me suis beaucoup contenue. Au final, je n’ai pas l’impression que ce suivi m’ait servi à quelque chose ».

  • Un rôle modèle positif

Le psychologue noir représenterait un rôle modèle positif. C’est à dire une représentation positive de ce que l’on voudrait être ou de ce vers quoi nous voulons nous rapprocher. Connaître l’existence d’un psychologue noir va à l’encontre des stéréotypes et des barrières que nous nous mettons. En tant que Noir.e, nous nous disons que finalement, nous avons aussi le droit de consulter un psychologue et qu’il y a des chances pour que cette personne nous aide à aller mieux. Ce domaine nous paraît donc tout de suite plus accessible.

Ainsi, le fait de rencontrer un psychologue noir ferait tomber les barrières concernant le champ de la psychologie. D’ailleurs, une fois la peur de consulter un psychologue dépassée, de nombreux patients sont satisfaits d’avoir franchi le pas.

En ce qui me concerne, les choses ne sont pas aussi délimitées. Je ne pense pas que dans le domaine de la psychologie il doive y avoir un appariement selon l’origine ethnique. Non. Et dans ma pratique quotidienne, bien au contraire et pour mon plus grand plaisir, j’accompagne des personnes de toutes origines : des Blanc.h.es., des Maghrébin.e.s, des Asiatiques, des Métis.s.es et des Noirs bien sûr. 

Quid des Maghrébins, des Asiatiques, etc. ?

«Ça fait longtemps que je voulais consulter. Et je voulais absolument un.e psychologue d’origine japonaise comme moi. Mais quand je vous ai entendue dans « Kiffe ta race », je me suis reconnue dans ce que vous disiez et je me suis dis que c’est vous qu’il me fallait »

Alors s’il y a autant d’arguments pour consulter un thérapeute noir quand on est Noir, je peux extrapoler et me demander si cela ne devrait pas être le cas pour les patients d’origine maghrébine qui voudraient un thérapeute Maghrébin ; des patients d’origine asiatique qui voudraient un thérapeute Asiatique, etc.

Une femme d’origine japonaise m’a dit : « ça fait longtemps que je voulais consulter. Et je voulais absolument un.e psychologue d’origine japonaise comme moi. Mais quand je vous ai entendue, je me suis reconnue dans ce que vous disiez et je me suis dis que c’est vous qu’il me fallait ». Des patients de toutes origines se reconnaissent en moi et viennent me consulter. Il n’y a pas plus grande gratification pour moi. Ce que j’en comprends, c’est que ma qualité de femme racisée (ou racialisée) est perçue comme un indice d’ouverture sur l’autre et de sa compréhension. En tant que personne non blanche, je suis donc perçue plus facilement comme une alliée par les toutes les personnes non blanches quelle que soient leurs origines.

Par ailleurs pour moi, ce n’est pas parce que l’on est Noir que l’on va forcément comprendre et être efficace pour accompagner un patient noir. Car bien évidement, il y a des thérapeutes Noirs, des Maghrébins ou autres qui n’en n’ont rien à faire de ces questions-là. En tant que patient, il faut pouvoir s’autoriser à changer de thérapeute si celui-ci ne nous convient pas.

Pour conclure, à la question « Faut-il un psychologue noir pour les patients Noirs ? » la réponse serait « oui, si c’est ce que veut le patient ». Car après tout, le patient consulte lorsqu’il a des difficultés et une souffrance qu’il veut dépasser. Pour cela, il a besoin d’être à l’aise et de se sentir compris par son thérapeute. Et l’origine ethnique de celui-ci peut entrer peut être perçu, à tort ou à raison, comme un indice d’une meilleure compréhension.

Et vous, qu’en pensez-vous ? Dites-moi ce que vous en pensez en commentaires.

En attendant, prenez soin de vous.